Que reste-t-il du Web 2.0?

J’ai été formé aux outils du Web 2.0 en 2007 à San Francisco. À cette époque, les choses étaient bien différentes: Twitter ne pesait pas plus de 50 000 utilisateurs. Facebook était encore reservé aux étudiants américains et hyper-fermé (quelle ironie!). Le iPhone devait débarquer d’ici sous peu, Digg brillait de mille feux, et le web 2.0 naissant était fracturé en millions de communautés indépendantes qui dépendaient du RSS et de l’email pour communiquer entre elles. Les top users de Twitter n’étaient pas Justin Bieber ou la dernière star à la mode, mais les leaders de l’avènement du Web 2.0, comme Robert Scoble, Kevin Rose, Loic le Meur… Friendfeed dominait la scène technologiquement. Thwirl était l’application pour PC et Mac par excellence pour gérer ses comptes Twitter et Friendfeed. Seesmic était une système de commentaires par vidéo que l’on retrouvait via Disqus et sur Techcrunch. La Crunchbase de Techcrunch n’était pas cette immense base de données de personnes et d’entreprises spécialisées Web, mais une page contenant des noms de startups. Technorati était le principal pôle d’attraction de la blogosphère… Il était simple comme bonjour de créer des bots Twitter qui cartonnaient, d’artificiellement gonflé les compteurs de vues sur les vidéos YouTube, d’automatiser son digging…

Aujourd’hui, Google a lancé Google+ et s’accroche à devenir un réseau social comme Microsoft s’est accroché à devenir un moteur de recherche avec Bing. Pour générer du trafic, plus besoin de référencement naturel: une page Facebook bien likée et un compte Twitter bien followé peuvent faire l’affaire. D’ailleurs, sur beaucoup de sites maintenant , on peut s’inscrire avec un compte Facebook, un constat de la victoire de Facebook sur OpenID. YouTube a fait peau neuve pour asseoir son indéniable domination sur la vidéo en ligne, Viddler a lamentablement échoué, Revver est un vieux navire laissé à l’abandon, Blip.tv tient sur du vent, Vimeo poursuit sa quête autistique vers la vidéo non-commerciale, Dailymotion est tombé entre les mains de l’État français… Zinga, l’éditeur d’applications Facebook, est devenu une multinationale. Toutes les marques, tous les commerces ont une page Facebook, toutes créées sans aucune connaissance des languages informatiques. Les consommateurs aussi se lâchent, et balancent toute leur vie sur le Web, ce qui mène à une infinitude de nouveaux scénarios de conflits que nous n’avions encore jamais imaginés. Digg n’existe presque plus, mais Reddit a gardé sa communauté et son influence. Twitter a levé plusieurs centaines de millions de dollars, a racheté Tweetdeck, s’est établi sur mobile via développement ou acquisition, est devenu le réseau préféré des stars, a joué un rôle central dans les révolutions arabes, est devenu un indice d’opinion publique pendant les périodes èlectorales… Delicious appartient maintenant aux fondateurs de YouTube après avoir moisi quelques années chez Yahoo. Murdoch a vendu Myspace un dixième du prix qu’il l’a acheté. Foursquare a mis le feu aux poudres de la géoloc, alors que Dodgeball s’était pris un gros rateau quelques années plus tôt.

Ces changements étaient imprévisibles, voir improbables, et pourtant telle est la réalité du marché du Web aujourd’hui. Structurellement, le Web 2.0 s’est centralisé autour des plateformes sociales qui ont su s’adapter aux nouvelles tendances. Myspace illustre bien le fait qu’une grosse boîte avec du buzz et de l’argent peut se planter et mourir. Rien n’est jamais joué sur le marché du Web, un environnement qui s’apparente énormément à un jeu d’Othello: le volume importe peu, tout se joue dans le positionnement stratégique et la gestion du risque.

Google rachètera-t-il Seesmic?

Google rachat Seesmic

Google rachat Seesmic

Le rachat de Tweetdeck par Twitter au début du mois a dérangé quelques esprits car Tweetdeck ne permet pas juste de publier sur Twitter, mais également sur Google Buzz, LinkedIn et surtout sur Facebook. Que l’on savait, Twitter était focalisé sur le développement de sa propre plateforme, mais n’envisionnait pas de s’étendre sur d’autres plateformes. Ce que l’on comprend, c’est que le rachat de Tweetdeck fût une riposte défensive à la tentative de putsch par Ubermedia. Il y a fort à parier que Twitter n’a aucun plan d’intégration pour Tweetdeck à l’heure actuelle.

Une défense qui offense

Le hic, c’est que cet acte défensif peut être interprété comme un acte offensif par la concurrence: Après avoir installé ses pions dans l’écosystème des applications Twitter, l’entreprise de microblogging chercher-t-elle maintenant à acquérir les utilisateurs des autres plateformes via l’acquisition d’applications multi-plateformes? La question se pose, car si tel est le cas, on devrait commencer à voir Facebook et Google pointer le bout de leurs porte-monnaies. Et si Facebook a un pas d’avance dans le jeu du Web social, Google a besoin de jus pour récupérer son retard. Sans le savoir, Twitter a-t-il déclaré une guerre?

Tweetdeck vs Seesmic

Lorsqu’un blogueur explique à ses lecteurs comment gérer son activité sur les réseaux sociaux, Tweetdeck et Seesmic sont les applications les plus fréquemment citées (une recherche Google « tweetdeck vs seesmic » comptabilise plusieurs dizaines de milliers de résultats). Hootsuite se positionne également aux côtés de ces deux applications en termes de fonctionnalités, mais le service complet est payant, ce qui l’isole un peu de la compétition actuelle. Tweetdeck et Seesmic sont nés peu de temps après la plateforme Twitter elle-même: L’application Seesmic a vu le jour sous le nom Thwirl en novembre 2007, et fût rachetée par Loïc Le Meur en avril 2008 pour reprendre le nom que on lui connaît aujourd’hui. Tweetdeck a été fondé le 4 Juillet 2008, et a très vite gagné en power users grâce à sa formule mutli-comptes, multi-onglets et multi-plateformes. Depuis, grâce à l’explosion de Twitter à travers le monde, ces deux applications se sont très bien positionnées dans l’écosystèmes des applications Twitter.

Le nouveau pouvoir des applications multi-plateformes

Tweetdeck possède probablement quelques millions d’utilisateurs, mais l’application possède surtout une bonne ribambelle de power users, ces 20% d’utilisateurs qui génèrent 80% du contenu. La perte de cette population fût manifestement ressentie comme une telle menace côté Twitter que 50 millions de dollars fûrent sortis de la banque pour calmer ce potentiel feu de forêt. Comme il a été mentionné plus haut, les power users n’investissent pas ces applications pour leurs designs épurés, ou les courbes gracieuses de leurs onglets, mais surtout pour leur robuste intégration de plusieurs flux d’activités – originaires de plusieurs comptes et de plusieurs plateformes – au sein de la même interface. Au final, cela tombe sous le sens: Un power user, de par la nature de son activité (hyperactive) a tout intérêt à se positionner à la croisée des plateformes sociales pour optimiser la diffusion de son contenu. Ainsi, même si Facebook et Twitter sont aujourd’hui les grands canaux de circulation de l’information en ligne, ils contrôlent peu les applications qui créent le contenu qui y circule. A priori, cela n’avait pas l’air de gêner ces grands acteurs qui se satisfaisaient simplement du contenu que ces applications insufflaient dans leurs plateformes. Mais, sans le savoir, Twitter aurait-il lançait une guerre d’acquisition d’applications multi-plateformes?

Un marché sur-évalué?

Si Twitter a évalué qu’il fallait 50 millions de dollars pour étouffer la menace Ubermedia, l’entreprise a également – accidentellement? – donné un élan de surévaluation aux applications sociales multi-plateformes. Si Seesmic est le concurrent direct de Tweetdeck, la startup au logo de tête de raccoon est-elle aussi évaluée aujourd’hui à 50 millions minimum? Il y a fort à parier que oui, car il n’y a pas 50 applications équivalentes à Tweetdeck et Seesmic. Et en termes d’image, il faut reconnaître que l’équipe de Loïc Le Meur fait un excellent travail pour rester dans le top of mind des consommateurs d’applications multi-plateformes. De plus, une vague de rachats a fortes surévaluations, ceci s’est déjà vu plus d’une fois dans le marché du Web. Par exemple, en avril 2007, Google a racheté DoubleClick pour 3,1 milliards de dollars, un achat extrêmement stratégique pour le positionnement à long-terme de l’entreprise. Quinze jours plus tard, Yahoo rachetait 680 millions de dollars les 80% de parts restantes dans RightMedia, concurrent de Doubleclick dans lequel Yahoo possédait intialement 20% des parts. Et encore 15 jours plus tard, Microsoft rachetait aQantive pour 6 milliards de dollars! De toute évidence, l’achat de Google sur un marché aussi stratégique, et à un prix aussi surévalué, a entraîné une vague de rachat défensif, et ceci à n’importe quel prix!

La menace d’une application multi-plateforme

Tweetdeck fût le premier exemple d’une application tierce qui prend tellement d’importance que la maison-mère la rachète pour la protéger en son sein. Ceci démontre que si une application tierce se retrouve entre les mains des mauvaises personnes, ie la concurrence, alors cela peut mettre en danger la plateforme prise pour cible. Maintenant, si Twitter se sent menacé quand Tweetdeck est entre les mains d’Ubermedia, cela donne-t-il également le droit à Facebook de se sentir menacé si son concurrent (Twitter) possède entre ses mains une application Facebook? Peut-être… Maintenant, qu’en pense Google: Si Google faisait l’acquisition de Seesmic, cela pourrait fortement embêté Facebook qui se retrouverait avec deux concurrents à la tête de deux applications qui génèrent un fort flux d’activité vers Facebook. Ainsi, en laissant Seesmic voler à l’air libre, Facebook risque de voir Google se l’accaparer, et peut-être même aussi l’instrumentaliser pour alimenter la guerre Facebook-Google qui se déroule depuis un moment déjà. A combien s’évalue ce risque du côté de Facebook? 50 millions de dollars? Plus? si on formule l’hypothèse que Google est là pour contre-bidder dans ce genre de situations, on peut se permettre de le penser.

Seesmic disponible au plus offrant

Peut-être je me trompe sur ce sujet-là, mais il y a fort à parier que si Seesmic se retrouvait au centre d’une telle guerre d’acquisitions, son président Loïc Le Meur vendrait au plus offrant. L’homme au passé d’entrepreneur a passé sa vie à racheter, relancer, et revendre des entreprises. Seesmic avait démarré comme un service vidéo pour chatter comme on tweet. Le concept n’a pas du tout décollé, mais Loïc Le Meur, possédant un bon flair et un sens aigu des affaires, a su se retourner en faisant l’acquisition (30 000 dollars si mes souvenirs sont bons) de Thwirl. Après la vente de Rapidsite, B2L et Typepad, les pronostics penchent clairement en faveur d’une vente pour Seesmic.

Seesmic Look: Pour Les Masses Ou À La Ramasse?

seesmic raccoon tattoo

seesmic raccoon tattoo

Depuis hier, Seesmic bénéficie d’une visibilité accrue via la campagne du Nexus One de Google, poussant certains à avancer que Google a Seesmic dans sa ligne de mire. Demain, Loic Le Meur annoncera le lancement d’un nouveau produit issu de la maison Seesmic: Seesmic Look. Pour Erick Schonfeld de Techcrunch, il s’agirait là d’une application Twitter extrêmement user-friendly qui permettrait peut-être de rendre Twitter plus accessible au commun des mortels.

Voila ce que Loic Le Meur nous confie dans son email:

We’re launching a new product, designed it to help Twitter go mainstream, a new experience that can be used by anyone.

Using Seesmic Look is very close to watching TV with a very rich and unique experience.

Avec l’achat récent de Ping.fm, et en considérant l’agilité de la technologie Seesmic, on peut facilement imaginer que Seesmic est parvenu a créer une interface unique et très visuelle qui permet de facilement interagir avec un grand nombre de réseaux sociaux. Cool!

À dire vrai, cela me fait aussi un peu peur. Lorsque Loic Le Meur a lancé Seesmic avec son concept de discussion vidéo, il faut avouer que l’idée était un peu perchée, et tout le monde le voyait. Le retournement avec l’achat de Thwirl était une vraie prouesse entrepreneuriale, et l’audace requise a été bien récompensée.

Pour l’anecdote: Autant je suis probablement l’une des premières personnes à avoir demande à Jack Dorsey avec une Flip Cam ce qu’était Twitter, autant je suis probablement le dernier à avoir demandé à Loic Le Meur avec une Flip Cam ce qu’il comptait faire de son service de discussion vidéo (oui, les deux vidéos ne sont pas de bonne qualité, je sais). Le mois qui suivit ma rencontre avec Loic, Seesmic annonçait le lancement de Seesmic desktop comme la nouvelle version de Thwirl, mettant officiellement la vidéo au placard.

Ce sont les mêmes personnes derrière Seesmic vidéo qui s’apprêtent aujourd’hui à lancer Seesmic Look. Donc ne nous emballons pas trop, et attendons de voir.

Pour ajouter mon grain de sel aux spéculations, en plus des opportunités qu’apporte l’acquisition de Ping.fm, je dirais que Seesmic Look intégrera Youtube dans son environnement, et probablement la fonction video response sera plus accessible. Ma prédiction ressemble à un retour en arrière pour Seesmic, mais ce qui me met sur cette piste, c’est simplement que dans les paramètres de l’application Seesmic sur Android, il y a une option pour entrer ses identifiants Youtube, sauf que cette option n’a pas encore été activée. Au moins, cela montre que Seesmic n’a pas vraiment abandonné la vidéo.

Enfin, du moment que Seesmic Look ne ressemble pas a cela, tout va bien.